• Carignan gris et renaissance biologique : sur les traces des domaines engagés du Roussillon

    15 mars 2026


Dans le Roussillon, une poignée de domaines viticoles s’attachent à préserver et valoriser les cépages autochtones, tels que le Carignan gris, en adoptant ou en consolidant la conversion vers l’agriculture biologique. Cette quête dépasse la simple dimension écologique : elle permet de sauvegarder une diversité végétale propre au sud, d’offrir des vins d’identité, et de soutenir des pratiques respectueuses du vivant. Voici l’essentiel pour saisir l’importance de ce mouvement :
  • Le Carignan gris est un cépage rare du patrimoine roussillonnais, souvent travaillé en assemblage, aujourd’hui remis à l’honneur par quelques vignerons visionnaires.
  • La conversion bio implique un engagement sur la durée, nécessitant patience et observation fine des écosystèmes locaux.
  • Des domaines comme le Domaine Rivaton, le Domaine de l’Horizon ou encore le Domaine Matassa portent haut la bannière du respect des cépages autochtones et des pratiques écoresponsables.
  • Ces choix répondent à une demande nouvelle de consommateurs sensibles à l’authenticité et soucieux de soutenir une viticulture durable.
  • L’enjeu : allier traditions, modernité et efforts pour la sauvegarde du vivant dans les paysages méditerranéens en mutation.

Le Carignan gris : sentinelle d’un sud résistants


On connaît le Carignan noir pour ses rouges solaires, mais rares sont ceux qui ont goûté le Carignan gris. Pourtant, ce cépage incarne une part essentielle du patrimoine viticole roussillonnais. Il s’agit d’une mutation du Carignan noir, offrant des grains rosés, presque nacrés, porteurs d’une fraîcheur inattendue pour les blancs du bassin méditerranéen. Cultivé jadis en faible quantité, souvent oublié lors de la vague moderniste qui privilégiait davantage de productivité, le Carignan gris trouve aujourd’hui une nouvelle légitimité, notamment dans l’élan du biologique.

En 2020, selon l’INAO, moins de 200 hectares étaient officiellement recensés en France, dont l’essentiel en Roussillon (source : Vitisphere, Vitisphere, 2021). Cette rareté en fait le symbole d’un renouveau qui mise avant tout sur la sauvegarde et la résilience des anciens cépages.

Pourquoi les domaines du Roussillon choisissent-ils la conversion bio ?


La conversion biologique, loin d’être un simple argument commercial, vient pour beaucoup d’une prise de conscience née de l’observation quotidienne du terroir. Dans les coteaux arides du Roussillon, la moindre précipitation laisse son empreinte, et la nature commandée par le mistral et la tramontane impose de repenser la viticulture dans sa globalité.

  • Sauvegarder la faune et la flore : Le passage en bio tend à restaurer la biodiversité, essentielle à l’équilibre fragile des sols méditerranéens.
  • Mieux révéler les terroirs : Le Carignan gris, par sa vigueur plus modérée et sa rusticité, s’exprime subtilité lorsqu’il échappe aux traitements chimiques. Les nuances qu’il offre sont alors plus franches et minérales.
  • Ajuster l’intervention homme-nature : Le bio demande davantage d’accompagnement que de maîtrise. Les vignerons doivent apprendre à réagir aux attaques des maladies, à l’évolution du climat, avec davantage d’observation et d’écoute, composant avec les cycles naturels plutôt qu’en les contraignant.

La conversion officielle dure souvent trois ans, temps nécessaire pour nettoyer les sols et réhabituer la vigne à vivre sans béquille. Ce délai est un défi, mais la plupart des domaines cités ici voient dans cette période une chance, un laboratoire vivant à taille humaine.

Des domaines pionniers et inspirants autour du Carignan gris en conversion bio


Une poignée de domaines se détachent, portés par la conviction que le Carignan gris, passé au crible d’un travail en bio, a toute sa place dans le renouveau du Roussillon. Voici quelques-uns d’entre eux, qui œuvrent à redonner voix à ces ceps discrets :

Domaine Rivaton (Latour-de-France)

  • Emmanuel Rivaton a pris, dès 2004, le virage du bio, en bannissant les herbicides et en favorisant les traitements naturels. Véritable artisan du Carignan sous toutes ses formes, il s’attache à conserver une sélection massale de Carignan gris, vinifié en blanc ou assemblé avec le Macabeu et le Grenache gris.
  • Les vignes sont généralement âgées de plus de 60 ans, plantées sur les schistes noirs de Latour. Le travail du sol se fait à la main, les vendanges sont manuelles, et l’élevage vise la pureté du fruit, sans maquillage.
  • Le Carignan gris, en conversion bio, devient ici une composante essentielle du “Gribouille” ou autres cuvées atypiques du domaine.

Source : Domaine Rivaton

Domaine de l’Horizon (Calce)

  • Dirigé par Thomas Teibert, le domaine a la particularité d’assembler Carignan gris, Macabeu et Grenache gris issus de vieilles vignes, toutes cultivées en bio (certification obtenue dès 2015).
  • La spécificité de Calce, avec ses sols de calcaires et de marnes, met en avant la fraîcheur et la salinité du Carignan gris, qui apporte tension et légèreté aux crus blancs du domaine.
  • Un travail précis de la vigne et une vinification minimaliste, sans intrants, caractérisent l’approche de Thomas Teibert, plaçant le Carignan gris au centre d’un projet de valorisation des cépages autochtones en bio.

Source : Domaine de l’Horizon

Domaine Matassa (Calce)

  • Matassa est l’un des fers de lance de la viticulture naturelle en Roussillon. Tom Lubbe, son créateur d’origine sud-africaine, a redonné vigueur aux vieux Carignans gris du secteur, en conversion bio puis biodynamique dès 2007.
  • Accessible en mono-cépage ou souvent associé à d’autres variétés du pays catalan, le Carignan gris, travaillé à la main, exprime ici une bouche vibrante, portée par un jus ample et salin.
  • Matassa défend également la conservation in situ de souches pré-phylloxériques, une démarche qui dépasse la seule certification, pour toucher à l’essence d’une viticulture sans artifices.

Source : Domaine Matassa ; Le Monde, 2019

Domaine Danjou-Banessy (Espira de l’Agly)

  • Guillaume et Benoît Danjou incarnent la nouvelle génération attentive à l’identité des vieux plants du Roussillon. Ils mettent en avant le Carignan gris pour ses arômes de fleurs blanches et son toucher soyeux.
  • La certification bio, obtenue en 2010, a été le point de départ d’expérimentations sur la préservation des cépages rares au sein du patrimoine familial.
  • Des micro-cuvées “Gris Gris” en témoignent, alliant poésie des noms et exigence de vinification.

Source : Danjou-Banessy

Cépages autochtones, biodiversité et patrimoine vivant


Redonner une place au Carignan gris, mais aussi au Grenache gris, au Macabeu, c’est s’engager pour la diversité génétique du vignoble. Cet engagement a un double effet : il soutient la résilience face au changement climatique, et il sauvegarde, envers et contre tout, des pans entiers de la mémoire vigneronne. D’après l’IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin), les cépages minoritaires représentent moins de 5% de l’encépagement du Roussillon, contre près de 70% pour les cépages internationaux (IFV, 2022). La conversion bio, dans ce contexte, accentue encore l’intérêt de la démarche : elle développe des alliances entre espèces, favorise les interactions souterraines et limite la nécessité d’arrosage ou de traitements de synthèse.

  • Les haies de cistes et d’asphodèles sont préservées au pied des vignes, véritables refuges pour la microfaune.
  • Les travaux du sol sont minimisés et toujours menés avec prudence, pour éviter l’érosion galopante sur des coteaux pentus.
  • Le débroussaillement respectueux des abords limite les risques d’incendie et permet de préserver les corridors écologiques.

Chaque cuvée issue de vignes en conversion bio raconte bien plus qu’un millésime : elle porte le souvenir d’une terre apprivoisée, ouverte à l’avenir, attentive à l’invisible.

L’approche sensorielle du Carignan gris en bio : entre mer, vent et lumière


En travaillant le Carignan gris sous label bio, les vignerons roussillonnais font émerger de nouvelles harmonies aromatiques, loin des standards attendus. Notes de poire mûre, d’aubépine, d’agrumes ou de sel, fraîcheur saline évoquant la proximité de la Méditerranée, c’est un vin de tension et de dentelle, profondément ancré dans ses paysages. À table, il accompagne la bourride de poissons, les fromages frais de chèvre, ou même la cuisine végétale à base de fenouil sauvage et d’huile d’olive nouvelle.

Perspectives : transmission, engagement et valorisation


Au fil des années, des réseaux de soutien se forment – SAVEURS DU ROUSSILLON ou Les Vins Naturels – permettant aux vignerons de partager pratiques et sélections massales. Ce mouvement, discret mais solide, donne au Carignan gris et à ses frères autochtones une visibilité nouvelle et suscite même l’intérêt de jeunes repreneurs, parfois venus d’autres horizons.

Là où se croisent tramontane, garrigue enivrante et soleil vertical, ces choix viticoles dessinent un avenir possible pour le Roussillon : celui d’un vignoble où chaque vin porte la trace d’une histoire singulière et d’une aspiration éthique. De cette transmission silencieuse pourrait bien dépendre le visage du Sud demain.

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